La violence est-elle une fatalité ? Enquête sur les origines de l’humanité

Meurtres, guerres et génocides. Notre actualité et notre histoire sont remplies de nouvelles et de récits macabres qui montrent qu’Homo Sapiens a le chic pour exterminer ses semblables. « L’Homme, ce tueur en série » titrait récemment l’hebdomadaire Le Point. Mais cette violence est-elle originelle ? L’Homme naît-il loup pour l’Homme ou la guerre est-elle liée à la construction des sociétés modernes ? C’est l’éternel débat, souvent caricaturé, entre les tenants de Hobbes et les partisans de Rousseau. Pour tordre le cou aux idées reçues, Marylène Patou-Mathis, préhistorienne, est remontée aux origines de nos sociétés. Ce billet propose un petit résumé d’une enquête archéologique et anthropologique.

Les indices

Trappu, les cheveux hirsutes, prompt à dégainer sa massue pour s’emparer du feu de la tribu voisine : l’image d’Epinal de l’homme préhistorique a la peau dure. Comme il n’est plus là pour témoigner, il faut s’en remettre aux fossiles et à la taphonomie (c’est-à-dire l’étude des conditions d’enfouissement des fossiles).  Plus on remonte dans le temps, moins les traces sont nombreuses, mais les archéologues disposent à l’heure actuelle d’un échantillon assez conséquent pour se faire une idée.

Que constate-t-on ? Avant le Néolithique, vers 10000 avant le présent, pas de traces de guerres ou de conflits d’envergure. Enfin si : une seule. Sur le « site 117 » sur la rive droite du Nil, au Nord du Soudan actuel. Datés de 13 000 ans environ, 59 squelettes ont été exhumés. Ce sont des hommes, des femmes et des enfants de tous âges, dont la plupart sont décédés de mort violente à la suite de coups portés à la tête, au thorax ou l’abdomen transpercés de flèches. Peu de doute que ce carnage résulte de l’affrontement entre deux communautés. Après cette date, les traces de conflits collectifs deviennent plus abondantes.

S’il n’y a pas d’indices de guerre au Paléolithique, il y a bien des signes de violence. Dans la grotte de Fontéchevade en Charente, le crâne d’un Néandertalien vieux de 120 000 ans porte la marque d’un coup ayant provoqué la mort. Le crâne d’un Homo Sapiens archaïque retrouvé en Chine méridionale, daté entre 150 000 et 200 000 ans, présente la trace d’un choc qui n’a cependant pas entraîné la mort. Mais la plus ancienne trace semble remonter à quelque 800 000 ans et il s’agit vraisemblablement de cannibalisme sur le site de Gran Dolina en Espagne chez Homo Antecessor.

Outre les témoignages archéologiques, il y a les indices anthropologiques. Marylène Patou-Mathis s’est penchée sur les sociétés de chasseurs-cueilleurs qui perdurent encore de nos jours. Ce ne sont bien sûr pas des « fossiles vivants » qui n’auraient pas évolué depuis la préhistoire. Mais ces hommes sont sans doute plus proches de nos ancêtres que de nos sociétés modernes. S’il y a une grande diversité de modes de vie, force est de constater qu’il existe des sociétés dont l’idéal culturel réside dans la coexistence pacifique comme les Bochimans du désert du Kalahari au sud de l’Afrique et rendus célèbres par le film Les Dieux sont tombés sur la tête.

Dernier indice : les peintures rupestres ne montrent pas de guerres. Ce n’est plus le cas au néolithique où l’art du Levant espagnol représente, par exemple, des affrontements entre groupes d’archers.

Peinture rupestre de combat d'archers. Datée d'il y a environ 7000 ans. Morella la Vella, dans l'est de l'Espagne.

Peinture rupestre de combat d’archers datée d’il y a environ 7000 ans. Morella la Vella, dans l’est de l’Espagne.

Il semble donc que la transition paléolithique/néolithique il y a environ 10000 ans soit une période charnière dans l’apparition des conflits guerriers. Que s’est-il passé à cette époque ?

Reconstitution de la scène historique

Retraçons le tableau à grands traits : au Proche-Orient, il y a environ 10 000 ans, un réchauffement climatique entraîne un climat plus sec. Le gibier devient rare. Les Hommes doivent innover pour survivre : ils domestiquent les plantes, en particulier dans la région du croissant fertile, puis les animaux. Pour cela, ils se sédentarisent. Ce premier domino va en faire tomber beaucoup d’autres. La sédentarité permet le développement d’équipements lourds de production et de stockage. Le surplus apparaît et change les rapports sociaux : la propriété s’individualise, le partage devient moins fort, la hiérarchisation sociale se renforce. Le rapport au monde change aussi : les hommes sont moins dépendants de la nature, le passé, du fait des biens accumulés, prend de l’importance face au présent. La sédentarité provoque une explosion de la démographie locale. L’exploitation de terres de plus en plus vastes nécessite de disposer d’une main d’œuvre plus importante et de territoires plus grands. Les fouilles archéologiques montrent que la caste des esclaves apparaît vers 6500 ans, en même temps que celle des guerriers. L’importance de cette dernière va de pair avec la domination masculine : les  civilisations méditerranéennes dites des « hypogées », considérées comme matriarcales, furent détruites vers  3500 ans par des groupes dotés de systèmes patriarcaux. Les dieux masculins, souvent pourvus d’attributs guerriers, remplacent les cultes de la Déesse-Mère.  Bref la guerre apparaît comme un produit de la société.

La fausse piste génétique 

« Mais voyons, l’homme est violent naturellement ! » Voici l’argument massue utilisé pour justifier parfois l’état de notre société actuelle. Pourtant, rien ne vient l’étayer. Il n’existe pas de « gène de la violence » et l’homme ne descend pas d’un « singe tueur » qui se serait répandu hors d’Afrique en éliminant les autres bipèdes. L’enquête rejette une idée souvent entendue: lors de son arrivée en Europe vers 43 000 ans, Homo Sapiens n’a pas exterminé Neandertal.  Aucune preuve ne va dans ce sens. Aucune trace de conflit. D’ailleurs la population néanderthalienne avait déjà commencé à décliner avant l’arrivée de l’homme moderne.

Et les hormones ? Certes, notre cerveau est programmé pour réagir face à un danger en sécrétant notamment  du cortisol et de l’adrénaline. Mais cette pulsion est de l’agressivité, qui n’est pas autre chose que l’instinct de survie. Ce n’est pas la même chose que de se défendre contre un péril que d’aller frapper son voisin de sa propre initiative !

Les partisans du « darwinisme social » soutiennent que la lutte pour la vie est l’état naturel  des relations entre individus. De son vivant, Darwin critique déjà cette idéologie associée à son nom. Pour certains même, comme Kropotkine, l’entraide fondée sur l’empathie est un facteur évolutif aussi important que la compétition. L’altruisme est d’ailleurs un comportement ancestral. Marylène Patou-Mathis cite par exemple le cas d’un Homo Heidelbergensis vivant il y a 500 000 ans et dont la colonne vertébrale montre qu’il souffrait d’une infirmité qui devait le faire souffrir lors de ses déplacements. Pourtant, il a survécu jusqu’à 45 ans environ, ce qui aurait été impossible sans l’aide des siens. De plus, à une époque où la démographie était faible, où les hommes n’avaient pas prise sur leur environnement, la survie sans altruisme aurait sans doute été impossible.

Mais alors quelle raison a-t-on de tuer son prochain ?

Les mobiles du crime

Dans le film RRRrrr! D’Alain Chabat (oui, toutes les références sont bonnes à prendre !), la tribu des cheveux propres est témoin du premier crime de l’humanité.

Leur première réaction, après l’incrédulité, est : pourquoi ?

Comme nous l’avons vu plus haut dans notre reconstitution, la guerre apparaît au Néolithique comme un produit de la société : la lutte pour de nouveaux territoires face à l’explosion démographique ou des conflits internes suite au renforcement des hiérarchies sociales. Mais Marylène Patou-Mathis met également en valeur le rôle du sacré : l’homme est un être symbolique autant que social. La violence, qui existe avant la guerre, est parfois un antidote des peurs. Des rites comme le cannibalisme ou le sacrifice humain servent d’exorcisme face au chaos du monde extérieur.

Une autre raison est à chercher du côté de la constitution de boucs émissaires. L’Autre est alors dévalorisé, perçu comme inférieur, dangereux, donc sa vie n’a plus de valeur. Ce mécanisme, engendré par la propagande, est à l’œuvre dans les génocides ou dans les actes de barbarie tels que la torture exercée par les militaires américains dans la prison irakienne d’Abou Ghraib.

Verdict ?

Bien sûr, il est difficile de faire le tour de la question en un post. L’Homme n’est pas un loup pour l’homme. Mais ce n’est pas non plus un être originellement pur corrompu par la société. L’archéologie montre en effet que la violence est présente avant la guerre, avant l’apparition d’inégalités dans les sociétés humaines. Cependant, ces actes de violence sont rares dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs paléolithiques et l’homme a développé très tôt des comportements altruistes. Dans tous les cas, la violence est le fruit d’une construction : elle ne sort pas de nulle part. Il n’y a donc pas de fatalité : ce que l’homme a construit, il peut le déconstruire, car « la singularité de l’Homme, c’est qu’il sait qui il a été et envisage qui il sera » dixit Marylène Patou-Mathis.  La prochaine fois qu’on vous parlera de la brutalité qui remonte à l’homme de Cro-magnon, vous saurez quoi répondre !

Pour aller plus loin :

Préhistoire de la violence et de la guerre, Marylène Patou-Mahtis, Odile Jacob, 2013.

.Débat sur France Culture entre Marylène Patou-Mahtis et Patrick Clervoy.

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