Les « science media centres » et la place du journalisme scientifique

J’assistai la semaine dernière à une réunion organisée par l’Institut des sciences de la communication du CNRS (ISCC) et l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information (AJSPI) autour de la question : « Faut-il un science media centre à la française ? » Compte-rendu et réflexion personnelle à propos de ce débat qui interroge la place occupée par le journalisme scientifique en France.

Le contexte

A l’heure où les technologies prennent de plus en plus de place dans nos sociétés et où les considérations scientifiques s’immiscent dans les débats et les décisions collectives, l’accès à l’information scientifique et technique pour tous est un enjeu crucial. Or, entre sciences, politique, et grand-public, le divorce semble consommé. Certes, d’après les sondages, les scientifiques sont les personnes auxquelles les français accordent le plus de confiance. Mais simultanément, ils expriment un fort rejet de la classe politique, qui pourtant prend les décisions sur des sujets comme les OGM, l’énergie, la protection de l’environnement. En outre, il faut bien constater, comme le note Jean-Pierre Leleux, sénateur, membre de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst), que les élites françaises sont très peu familières des sciences. Et ce manque de savoirs de base, comme l’ignorance du fonctionnement de la recherche, se retrouve dans le reste de la population. C’est pourquoi, l’Opecst, propose, parmi ses recommandations, la création d’un « Science media centre » (SMC) à la française.

Qu’est-ce qu’un Science media centre?

Plus précisément, l’Opecst suggère de « créer un centre de communication scientifique au sein de l’Institut des hautes études pour la science et la technologie (IHEST), servant d’interface entre les journalistes et le monde scientifique. » Le rôle de ce SMC serait double : médiatiser les sciences auprès du public et donner aux journalistes un accès rapide à des sources d’information qualifiées. La proposition s’appuie sur l’expérience SMC au Royaume-Uni, qui existe depuis le début des années 2000, et dont le modèle a essaimé au Japon, en Australie, en Nouvelle Zélande et au Canada. Sur différents sujets, la plupart issues de publications scientifiques récentes, le SMC propose des réactions « d’experts» sélectionnées par ses soins et directement utilisables, mais aussi des « briefings » sur certains sujets scientifiques, ou des « factsheets », facilement et rapidement assimilables. Le mieux est encore de se rendre compte par soi-même en allant sur le site du SMC.

Discussion

Les SMC soulèvent de nombreuses questions et réactions. Voici un bref aperçu de celles que j’ai entendu lors de la réunion organiséepar l’ISCC et l’AJSPI. Jean Foyer, de l’ISCC, voit deux défauts dans le SMC britannique : l’absence des sciences humaines et sociales dans son champ de compétence (prise en compte dans la recommandation de l’Opecst) et, surtout, le risque de manque d’indépendance. Qui sélectionne les experts ? Selon quels critères ? Bryan Wynne, professeur à la Lancaster University, se montre très sceptique en posant ces questions. Il rappelle les propos de Fiona Fox, première directrice du SMC, qui vantait son institution et son ambition d’être « fidèle à la science ». Faut-il en conclure qu’il n’y a qu’une seule science ? Ou que le SMC ne donne que la ligne qui lui convient ? Stéphane Foucart, journaliste au Monde, a regardé les listes de citations « prêtes à l’emploi » sur les perturbateurs endocriniens. Des opinions différentes s’expriment, de façon très prudente et nuancée. Selon lui, l’expression « more research is needed », le mot d’ordre des cigarettiers et autres marchands de doute, est parmi celles qui apparaissent le plus dans les citations du SMC. Il rappelle que ces conglomérats visant à fournir une information scientifique ne sont pas une nouveauté. Une organisation similaire avait vu le jour aux Etats-Unis dans les années 90 avant d’être démantelée. Le but était clairement de faire passer le message des industriels, sous couvert d’un rassemblement hétéroclite de partenaires et de financeurs. Et sans faire de procès d’intention, il est vrai que la liste des contributeurs au budget du SMC laisse songeur. Les universités et les académies scientifiques y côtoient BASF, Coca-Cola, Rolls-Royce, Syngenta, l’Oréal. La liste exhaustive est ici.

La conclusion de Stéphane Foucart, ironiquement limpide : « Pour rester le plus nuancé possible, les SMC sont un désastre incroyable ». Cependant, au-delà de la question de l’indépendance, se pose aussi celle de l’utilité. Fournir des contacts pertinents sur un sujet donné ? Cela ressemble furieusement à un travail de journaliste. Traiter de sujets complexes ? « C’est mon métier en tant que journaliste scientifique » explique Cyrille Vanlerberghe, du Figaro, «  et en tant que tel, je n’ai pas besoin de SMC ». Il ne faut néanmoins pas oublier l’autre objectif du SMC : médiatiser les sciences. Mais là encore, le scepticisme se fait sentir chez les participants à la table ronde : «  A-t-on vraiment besoin d’une nouvelle organisation alors qu’il y a déjà un tel émiettement dans le domaine ? » s’interroge Brigitte Perucca, directrice de la communication du CNRS.

On peut regretter qu’il n’y ait pas eu plus de défenseurs du projet de SMC à ce débat, afin de se faire une idée encore plus précise. Parmi les voix qui se sont élevées en sa faveur, celle de Jean Pierre Leleux, pour qui le SMC serait aussi utile pour sensibiliser les politiques, et celle d’Alain-Jacques Valleron, de l’Académie des sciences, selon lequel le SMC pourrait fournir un travail de réflexion à la frontière sciences/société que les journalistes n’auraient pas le temps d’effectuer en grande profondeur.

 Mon avis en forme d’épilogue : Quelle place pour les journalistes scientifiques ?

Personnellement, je partage le scepticisme face au SMC. Les relations sciences/sociétés n’ont pas besoin d’un énième intermédiaire institutionnel et en tant que journalistescientifique, je n’ai pas besoin qu’on me mâche le travail. Le problème est plutôt le suivant : il n’y a pas beaucoup de journalistes scientifiques, encore moins qui ont les moyens de faire (correctement) leur travail. Soit parce que leur rédaction les considère comme secondaires, soit parce que leur situation est précaire et qu’on leur demande de produire des articles « à la quantité » avec des sujets qui « buzzent » pour gagner leur vie. Pourtant les vocations ne manquent pas, et le journalisme scientifique d’investigation, pouvant creuser les sujets en profondeur, répondrait à mon avis à une demande sociale. Malheureusement, on ne l’entend pas. C’est pourtant l’absence d’offre satisfaisante qui, selon moi, détourne les citoyens de la science. Or ce résultat est déformé en argument bulldozer du type « de toute façon, la science c’est compliqué ça n’intéresse pas les gens » destiné à cantonner la place de la science à celle d’un divertissement pour intellos. C’est en partie aux journalistes scientifiques de faire leurs preuves en proposant des nouvelles formes, à la fois fouillées et attrayantes. Mais il faut aussi que la demande d’information scientifique de qualité vienne du plus grand nombre, sans quoi elle n’apparaitra que comme une revendication corporatiste. C’est un des enjeux de la médiation des sciences auprès du grand public que de faire changer le rapport de force, pour l’instant en faveur de « l’entertainment » et de la rentabilité. Je pense qu’un « science media centre », aussi indépendant et bien intentionné soit-il, ne réglerait pas cette question, qui mériterait en elle-même un autre débat.

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