Ma dose de science #8

Vous avez passé l’été loin de la science et des bruits de laboratoires ? Vous ne connaissez ni les lauréats de la médaille Fields 2014, ni le nom de la comète autour de laquelle tourne la sonde Rosetta, ni l’événement dont on a fêté le 45e anniversaire en juillet ? Remettez-vous dans le bain avec cette dose de science !

 

Le noyau de "Chury"  Esa/Rosetta/MPS for Osiris Team/UPD/LAM/IAA/SSO/INTA/UPM/DASP/IDA

Le noyau de « Chury »

Rosetta–Les scientifiques commencent vraiment à tirer des plans sur la comète. Sur la comète 67P/Churyumov-Gerasimenko plus précisément. Ou « Chury » pour les intimes. En effet, la sonde Rosetta (dont j’ai déjà parlé ici) a réussi début août son approche de la comète. Un ballet céleste qui s’est déroulé à 400 millions de km de nous. L’engin spatial accompagne désormais, à moins de 100 km de distance, la comète dans sa course vers le Soleil. Les astronomes scrutent donc les images très précises de l’étrange noyau cométaire, ce double-patatoïde cratérisé. Pas facile de sélectionner, sur cette surface aussi désolée qu’accidentée, un site d’atterrissage pour le petit module Philae, qui doit se poser sur Chury vers le 11 novembre. 5 sites sont pour l’instant en compétition.

Ebola–Plus de 2000 cas en Afrique centrale et occidentale, plus de 1000 morts. La plus importante épidémie de cette fièvre hémorragique continue de faire des ravages. Voici une infographie de Courrier international pour faire le point.

Médaille Fields–Certains l’appellent « le prix Nobel des maths ». A tort, car la médaille Fields récompense exclusivement des mathématiciens de moins de 40 ans, comme une incitation à poursuivre leur recherche plutôt que comme une consécration venant parachever une carrière. Ensuite, les quelques 10000 euros reçus par les lauréats sont loin du million de dollar que se partagent les Nobels. Enfin, la distinction n’est décernée que tous les 4 ans, lors du Congrès international des mathématiciens. Cette année, c’est à Séoul qu’ont été récompensés Manjul Bhargava, Martin Hairer, Artur Avila et Maryam Mirzakhani. Cette dernière est la première femme à être nommée. Ils ont été honorés pour leurs contributions respectives à la théorie des nombres, à la théorie des équations aux dérivées partielles stochastiques, à la théorie des systèmes dynamiques, et à la dynamique et la géométrie des surfaces de Riemann et de leurs espaces de modules. Rien que ça. Si vous n’avez pas compris cette avant-dernière phrase, rassurez-vous, c’est normal. Si vous êtes motivés, voici les liens vers quatre articles rédigés par le mathématicien Etienne Ghys sur les travaux des lauréats (1, 2, 3, 4 ). Vous avez quatre ans pour comprendre, jusqu’aux prochaines médailles Fields.

Transdifférenciation–De la cellule rectale au neurone. Une ascension sociale rêvée pour toute cellule qui rêve de gloire. Plus qu’un rêve, ces changements d’identités (les chercheurs disent « transdifférenciation ») sont réalité dans la nature. Par exemple chez Caenorhabditis elegans, un petit ver. Les scientifiques ont étudié les processus par lesquels une cellule du rectum du ver devient un neurone moteur. Marie-Charlotte Morin, qui a fait sa thèse à l’Université de Strasbourg sur ce sujet, en parle beaucoup mieux que moi. Elle a d’ailleurs remporté la finale française du concours de vulgarisation « Ma thèse en 180 secondes » avec sa présentation nonchalamment intitulée « le rôle des protéines lin-15A et rétinoblastome dans la reprogrammation cellulaire directe in vivo chez C.elegans ». Jugez vous-mêmes :

L’équipe vient de publier un article à ce propos dans le magazine Science et le CNRS d’en est fait l’écho dans un communiqué. Marie-Charlotte participera à la finale internationale de « Ma thèse en 180 secondes » le 25 septembre à Montréal.

Chaudière solaire–Les neutrinos « pp », particules élémentaires produites lors des réactions nucléaires au cœur du Soleil, ont directement été observés pour la première fois. Contrairement à l’énergie produite lors de ces réactions, qui met plus de 1000 ans à traverser l’intérieur dense de notre étoile avant de nous parvenir sous forme de photons, les neutrinos n’interagissent quasiment pas avec leur environnement et traversent le Soleil sans encombre pour atteindre la Terre seulement 8 minutes après leur création. Cette « furtivité » explique pourquoi ils sont si difficiles à détecter. En tous cas, leur étude montre que le fonctionnement de la machine à fusion solaire n’a pas changé depuis 100 000 ans et devrait continuer sans encombre pendant une durée au moins équivalente. Sacrée garantie pour une chaudière.

Transparence intégrale— Un procédé permet de rendre, post mortem, des souris complètement transparentes. Il s’agit d’un gel qui élimine les lipides, qui rendent d’habitude les tissus et les organes opaques. Toute application sur les comptes bancaires hébergés dans les paradis fiscaux est pour l’instant exclue.

Botanique–Les plantes ont des oreilles. Du moins certaines d’entre elles, comme l’arabette des dames, seraient capables de capter les vibrations sonores émises par le machouillage d’une chenille et de réagir en sécrétant des substances chimiques qui dissuaderaient l’intruse de poursuivre son repas. L’article est paru dans la revue Oecologia.

Joyeux anniversaires–Cet été, on a eu l’occasion de souffler les bougies pour :

-Les 45 ans des premiers hommes sur la Lune. Le 21 juillet 1969 Neil Armstrong et Buzz Aldrin mettaient le pied sur le satellite naturel de la Terre. Mais vous souvenez vous du troisième homme, resté dans le mobile en orbite autour de la Lune ? Pour vous replonger dans l’ambiance de l’époque, le documentaire Moonwalk One vous attend.

-Les 10 ans de la sonde Cassini, dont on ne compte plus les résultats et les observations de Saturne notamment, comme le rappelle ici Francis Rocard.

 

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Ma dose de science #7

Au programme : cosmos simulé, sexualité inversée, alphabet génétique et syndrome du savant

Crédit : Illustris

Simulation de l’univers. Crédit : Illustris

Cosmos simulé – Étudier l’univers dans sa globalité. C’est l’objet, démesuré et fascinant, de la cosmologie. Mais comment faire de la science lorsqu’on qu’on ne peut pas faire d’expérience sur son sujet d’étude ? Contrairement aux biologistes, le cosmologiste ne peut pas élever des univers-cobayes en laboratoire pour tester ses idées, ni générer de nouveaux univers dans les tuyauteries d’une grande machine comme le font les physiciens avec les grains de matière subatomiques dans les accélérateurs de particules. Alors le cosmologiste simule. Il crée un univers par ordinateur.
Après plusieurs centaines de milliers de lignes de codes informatiques, et quelques millions d’heures de calculs, les parcelles de gaz et de matière noire numériquement semées évoluent sous l’effet des lois de la physique pour former la trame cosmique dans toute sa complexité. La dernière simulation menée par Mark Vogelsberger et ses collègues du MIT offre un panorama de l’univers sur une vaste échelle de distances, depuis la diversité des galaxies individuelles, spiralées ou elliptiques, jusqu’au super-amas de galaxies interconnectés par des filaments de gaz.
L’histoire commence 12 millions d’années après le Big Bang et se déroule sur 13 milliards d’années, c’est-à-dire jusqu’à nos jours. La matière noire s’assemble sous l’effet de la gravité, tissant une toile cosmique invisible aux nœuds de laquelle la matière s’agrège en galaxies. Dans les nuages de gaz froid se forment les étoiles tandis que les régions les plus chaudes autour des trous noirs sont le siège d’explosions où les éléments les plus lourds, comme l’oxygène et le fer, se disséminent dans l’espace. Et le résultat colle plutôt bien avec ce que les astrophysiciens observent dans leurs télescopes, pour la distribution des différents types de galaxies, et pour l’abondance des différents éléments chimiques par exemple.
Bien sûr, préciserait le cosmologiste, tout l’univers n’est pas simulé (on ne sait pas vraiment ce que l’expression « tout l’univers » veut dire), mais seulement un cube d’environ 320 millions d’années-lumière de côté. Bien sûr, la modélisation n’est pas assez fine pour observer les étoiles individuellement, ni les systèmes planétaires. Et bien sûr, il y a deux ou trois choses sur lesquelles la simulation ne s’accorde pas avec la réalité (genre les galaxies peu massives qui apparaissent trop rapidement). Bref, le cosmologiste est un démiurge modeste. Mais la vision que cette simulation offre reste à l’image de son objet, l’univers : démesurée, fascinante…et scientifique.

La simulation de l’équipe du MIT en vidéo :

En savoir plus :

Un article de Guillaume Canat sur le blog du Monde et l’article paru dans la revue Nature


Sexualité inversée – N’en déplaise aux partisans d’un « ordre naturel », les relations entre individus dans les différentes espèces animales sont parfois complètement sens dessus dessous. Ainsi, chez plusieurs espèces de Neotrogla, un petit insecte ailé, c’est la femelle qui possède un pénis et le mâle un vagin. Les entomologistes supposent que le manque de nourriture dans les grottes où vivent ces insectes est la cause de cette curiosité de l’évolution. Dans certaines espèces, le mâle offre à la femelle un « cadeau nuptial » composé avec leur semence, très nutritive. Mais les mâles Neotrogla ne semblent pas aussi prévenant. Madame prend donc les devant, chevauche Monsieur, et le pénètre jusqu’à la cavité qui contient la précieuse liqueur. Le rodéo gastronomico-érotico-sado-maso (oui, l’organe femelle est dotée d’épines-crochets pour maintenir le mâle bien ancré) dure entre 40 et 70 heures ! Les scientifiques tentent désormais d’élever ces insectes en laboratoire pour les étudier plus en détail ces pratiques renversées et renversantes qui se déroulent chez ces bestioles …brésiliennes. Ça ne s’invente pas.

En savoir plus :

L’article paru dans la revue Current Biology


Alphabet génétique – A-C-G-T. Vous connaissez peut-être ces 4 lettres dont les combinaisons par paires AT et CG forment les barreaux de la double hélice des brins d’ADN. La suite de ces lettres forme des gènes, d’après un code qui coordonne la fabrication de protéines nécessaires au fonctionnement des organismes vivants. L’alphabet contient désormais deux lettres supplémentaires, artificielles. Cette nouvelle paire de base, d5SICS et dNaM, n’était pas inconnue des chercheurs, mais une équipe américaine a réussi à les implanter dans une bactérie Escherichia coli, qui les a tolérées. Il ne s’agit pas encore d’adoption d’un nouveau code génétique par l’organisme, qui servirait par exemple à contrôler l’expression des gènes ou la fabrication de nouvelles protéines. Autrement dit, l’organisme ne sait pas encore « lire » ces nouvelles lettres. Mais c’est une avancée significative dont les potentialités, pour la médecine par exemple sont encore floues.

En savoir plus :

Un article sur lemonde.fr et l’article paru dans la revue Nature


Coup de génie –  2002, Tacoma, Etat de Washington, USA. A 31 ans, Jason Padgett vient d’abandonner ses études, qui ne l’intéressent pas. Son truc, c’est plutôt les bières, la musculation et les sorties avec les potes. Bref, le parfait « crétin », selon l’expression de … Jason Padgett lui-même. Car sa vie bascule le 13 septembre, lorsqu’il est agressé et mis KO après un karaoké. Transporté à l’hôpital, il est rapidement renvoyé chez lui. Mais quelque chose a changé. Dès lors, il perçoit la structure géométrique de tout ce qu’il observe, jusque dans les moindres détails. Chaque mouvement lui apparait décomposé, comme un film visionné image par image, mais en mille fois plus haché. Désormais, Jason Padgett voit le monde comme une fractale. Et il le dessine. Les médecins restent pantois devant ce phénomène, certains parlent de « syndrome du savant », observé chez certains autistes ou acquis après une lésion cérébrale. Moins de 20 cas ont été repérés dans le monde, tous ont développé des compétences extraordinaires dans un domaine. Comment ? Mystère. Le cerveau de Jason Padgett aurait développé de nouvelles connexions pour compenser son traumatisme, augmentant ces perceptions géométriques. Depuis, il a repris des études en mathématiques, avec succès. Un coup de tête change parfois beaucoup de choses.

En savoir plus :

Jason Padgett vient de publier un livre dans lequel il raconte son histoire et un article en français

Ma dose de science #6

Cette semaine : Sabotage scientifique, beauté mathématique, fromage antique et mouche mélomane

Identité d'EulerSabotage – Le monde de la recherche possède des parts sombres et révoltantes. En 2011, lorsque Magdalena Koziol, post-doctorante à l’université de Yale, constate que les poissons zèbres qu’elle utilise pour ses expériences meurent mystérieusement, elle décide de procéder avec méthode. Elle prépare un bac portant son nom et contenant des poissons zèbres, ainsi qu’un autre, identique, mais anonyme. Seuls les poissons du premier bac meurent. La chose est claire : quelqu’un sabote son travail. Des caméras installées dans le laboratoire pour l’occasion, attrapent le coupable en train de verser de l’éthanol dans le bocal. C’est un « collègue » post-doctorant de Magdalena, Polloneal Jymmiel Ocbina. Il quitte Yale après avoir avoué. Mais le calvaire de la jeune chercheuse n’est pas fini. Son chef, Antonio Giraldez, lui interdit d’ébruiter l’affaire en la menaçant de poursuites judiciaires, néglige de la citer comme co-auteur dans un article pour la revue Nature et refuse de lui fournir une lettre pour justifier son manque de résultats auprès de futurs employeurs. Aujourd’hui, Magdalena est de retour à Cambridge, où elle a effectué son doctorat, mais elle a beaucoup souffert de cette affaire. Elle poursuit donc Ocbina, mais aussi  Giraldez et l’université de Yale devant les tribunaux.

Ces cas de sabotage sont rares, mais ils sont aussi durs à prouver. Si on ne connait pas les motivations d’Ocbina, les précédents montrent que ces actes sont souvent provoqués par la pression interne au laboratoire pour obtenir des résultats. Publier ou périr, voilà le slogan pervers d’un royaume qui confond malheureusement parfois recherche et compétition. Faut-il alors s’étonner d’y trouver quelque chose de pourri ?

Une affaire dont s’est fait écho le magazine Science

Art mathématique – Beauté et équations font souvent bon ménage, beaucoup de mathématiciens vous le diront. Mais qu’en disent leurs cerveaux ? Des neuroscientifiques de l’University College de Londres ont placé 16 spécimens de fort en maths dans un appareil d’IRM fonctionnel, qui permet de visualiser en temps réel les aires cérébrales qui sont stimulées lors d’une tâche particulière. Les mathématiciens devaient regarder 60 équations et les noter sur une échelle esthétique allant de « moche » jusqu’à « superbe ». Résultat : mieux la formule est notée, plus une région précise du cortex orbito-frontal s’active. Or cette zone s’active également face à des œuvres d’art visuelles ou musicales. Pour comparer, un groupe de profane a subi le même test. Face aux équations, la réponse de leur cerveau était moins forte, signe pour les neuroscientifiques que la beauté des formules provient en partie de leur compréhension. Rien de bien fracassant donc. On peut d’ailleurs critiquer cette tendance des neurosciences à s’emparer de concepts aussi vague que la beauté pour en dire si peu de chose. Qu’est-ce que trouver une chose belle ? C’est une interaction entre des impressions sensorielles, des émotions, un processus de décision et l’éventuelle récompense qu’on attend de cette décision. Bref, tout un entrejeu qui rend difficile d’enfermer la beauté dans une unique région corticale. Néanmoins, cette étude confirme que la formule d’Euler a la cote : elle trône en tête des plus belles équations (admirez-la, c’est elle qui inaugure cet article). Quant à la plus moche de l’avis des spécialistes, c’est la série de Srinivasa Ramanujan. Je vous laisse juge :

Série de Srinivasa Ramanujan

Série de Srinivasa Ramanujan

Longue conservation – Que les amateurs de fromages se précipitent sur le dernier numéro du Journal of Archaeological Science. Les chercheurs viennent en effet de retrouver sur les corps de momies dans le désert du Taklmamakan en Chine des morceaux de fromage vieux de 3800 ans ! Si on possédait déjà des indices de fabrication depuis le 6e millénaire avant JC, il s’agit des plus anciens morceaux que les archéologues ont à se mettre sous la dent (ou sous le nez, ça devrait leur suffire). Une question reste en suspens : ces petits bouts de fromage étaient-ils des en-cas pour le défunt lors de son périple vers l’au-delà ou bien des offrandes en forme de nourritures célestes pour échapper au caprice des dieux ?

 Chant de mouche – La drosophile est mélomane. Les chercheurs connaissaient le chant que le mâle de cette espèce de mouche du vinaigre adresse à la femelle pour lui faire la cour. Le prétendant vrombit langoureusement près de sa partenaire, qui, ressentant ces vibrations jusqu’aux tréfonds de ses segments thoraciques, ne résiste pas à ce fougueux virtuose aux ailes agiles.  Mais des chercheurs de l’université de Princeton ont remarqué que le prétendant avait plus d’un morceau dans son répertoire. Le mâle prête en effet attention au comportement de la femelle pour ajuster sa mélodie. Une diversité jusque-là insoupçonnée. Poussant plus loin leurs investigations, les scientifiques ont montré que, si le mâle était muet ou la femelle malentendante, s’instaurait un dialogue de sourd qui retardait le passage à l’acte. Au risque que la rencontre ne tourne au vinaigre ?

 Ecoutez la sérénade, c’est…surprenant :

Comment j’ai détesté les maths

Comment j'ai detesté les maths

Je vais vous faire une confidence : j’ai toujours aimé les maths. D’accord, ce n’est pas forcément une révélation fracassante de la part d’un blogueur de sciences. Vous comprenez ainsi que lorsque j’ai entendu parler du film/documentaire d’Olivier Peyon, « Comment j’ai détesté les maths « , destiné à faire la lumière sur les mathématiques, voire à en redorer le blason, j’étais convaincu d’avance. Mais beaucoup de personnes se reconnaissent sans doute dans l’ouverture du film, où, face caméra, des élèves crient leur détestation mathématique : « It fills me with rage and anger » lance ce jeune américain. « C’est la destinée d’être nulle en maths » lâche cette étudiante. Face à cette avalanche de réactions dont ils sont pleinement conscients, les mathématiciens sont quelque peu dépourvus. «Ils sont tellement à te dire qu’ils étaient les derniers que forcément cela interroge quoi, comment pouvaient-ils être autant de derniers?» plaisante Cédric Villani comme pour exorciser le problème : « C’est pas normal, ça ne va pas».

Quel est l’antidote ? Olivier Peyon ne donne pas de formule, ne déroule aucune démonstration. Plutôt que d’essayer de se substituer à un cours en vulgarisant la mathématique et sa forêt de symbole, le film fait un pas de côté pour brosser le portrait de la galaxie des maths, ses profs, ses chercheurs. Mais il veut aussi montrer que cette galaxie est aussi la nôtre, que la frontière est artificielle. On rencontre ainsi François Sauvageot, géant barbu et chevelu…et prof de maths, dont le visage s’illumine quand il décrit ce qu’il ressent au moment où on peut se dire : « ça y est, j’ai compris ». Impossible de ne pas être contaminé par son enthousiasme quand il raconte comment le cheminement d’une démonstration compte plus que le résultat même, avec ses tours et détours semblables à ceux d’un alpiniste s’attaquant à une ascension inédite.  Et une fois au sommet, se retournant, le mathématicien peut désormais poser ses mots pour transmettre son savoir aux autres.

Le mathématicien justement, vous avez sans doute son image en tête: veste en tweed, lunettes et nœud papillon. Cédric Villani n’est pas loin : lavallière, broche-araignée et style romantique décalé. Celui qu’on a surnommé la « Lady Gaga des mathématiques » depuis la médaille Fields—la plus haute distinction dans le domaine—s’efforce de médiatiser sa « discipline ». Mais faut-il utiliser ce terme ? Dans le film, Villani énumère ce que j’appellerais les antinomies des maths : « Les mathématiques sont rigoureuses mais imaginatives, inégalitaires et démocratiques, anciennes et en mutation permanente, solitaires et sociales à la fois, difficiles et simplissimes. »  Plus éloigné d’une définition abstraite que d’un art poétique.

Comme dans toute activité créatrice, il y a des lieux propices aux mathématiques. L’Institute for advanced studies à Princeton, l’IHES au sud de Paris ou encore le centre Oberwolfach dans le Bade-Wurtemberg. Perdu au milieu des montagnes, ce dernier semble être une utopie surgie de la terre. Les mathématiciens sont invités à venir y séjourner, à se mélanger,  loin des agitations de l’extérieur. C’est un lieu où le temps, s’il ne s’est pas arrêté, oscille entre les sentiers des réflexions mathématiques et ceux, plus sensibles, des escarpements alentours. A l’entrée du centre trône la sculpture de la surface de Boy. A l’émotion que l’on perçoit à écouter Gert-Martin Greuel confier ce qu’il ressent au contact de cette matérialisation d’une pensée abstraite, on comprend que le lien entre beauté et mathématique n’est pas qu’un cliché destiné à esthétiser un univers aride, mais une réalité profonde dont la signification nous échappe.

Le centre Oberwolfach

Le centre Oberwolfach

Cependant cette idylle n’est qu’un versant de ce monde et le film se garde bien de le porter aux nues. La dernière partie, consacrée à la responsabilité des mathématiques dans les dérives de l’économie financière, le rappelle.  Nous baignons dans les mathématiques. Pour le meilleur et pour le pire.  Le film oppose les réactions de Jim Simmons à celles de Georges Papanicolaou. Le premier fut mathématicien jusqu’à l’approche de ses 40 ans. Il décide alors d’appliquer ses connaissances à la finance. C’était au début des années 80, désormais ses modèles mathématiques dominent les places financières, notamment par le trading à haute fréquence, dont Simmons revendique l’utilité. Les algorithmes que son entreprise génère lui apportent une richesse considérable, qu’il dépense en partie pour financer des instituts de mathématiques fondamentales. De l’autre côté, Georges Papanicolaou enseigne à Stanford et forme le haut du panier des traders-mathématiciens de Wall Street. D’origine grecque, il voit dans sa famille les ravages de la crise financière et confie, amer :

«En finance, les mathématiques ont servi de couverture aux prises de décision des banques. La profondeur de la recherche mathématique, le doute, le questionnement, la remise en cause: tout ce qui guidait la science depuis 300 ans a été compressé Mais tout le monde jouait le jeu, la fête continuait, les banques faisaient de l’argent, personne ne voulait arrêter la danse. Il y a eu une inflation démesurée de l’espoir que l’on plaçait dans les mathématiques. Mais utilisez les maths à mauvais escient et elles se vengent.»

Je regrette un peu qu’Olivier Peyon, voulant aborder les maths par tous ces angles, n’en approfondisse réellement aucun. Il a cependant le mérite de montrer qu’intéresser les gens aux mathématiques est un enjeu démocratique et d’apporter un regard extérieur au domaine. Pour détourner (facilement, je l’admets) une citation célèbre, les maths sont une chose trop importante pour être laissée aux seuls mathématiciens.

Deux citations du film pour achever de convaincre ceux qui ne le sont pas encore :

« On peut se demander à quoi servent les mathématiques dans la formation d’un être humain. Pour moi, elles sont un espace de potentialités : on peut les faire marcher au son du clairon, les utiliser pour asseoir un pouvoir ou reproduire des schémas sociaux, mais on peut tout autant s’en servir pour échapper à la folie du monde, ou aller au-delà des étoiles. »

 «Ne croyez aucune autorité. Vérifiez par vous-même. C’est aussi une chose fondamentale en mathématiques. Vous ne pouvez pas vous contenter d’un résultat, vous devez vérifier par vous-même. Réfléchissez, pensez, utilisez votre tête. Ne répétez pas des formules apprises par cœur, mais développez vos propres idées. N’arrêtez jamais.»

Dose # 1

Le cocktail de la semaine : électricité, chant des oiseaux et exoplanètes

L’électricité ferait pousser la bosse des maths. Des chercheurs de l’université d’Oxford prétendent en effet que des stimulations électriques localisées du cerveau augmentent les capacités de calcul mental. Pour les besoins de l’étude, parue dans la revue Current Biology, les apprentis électriciens ont placé des électrodes sur le sommet du crâne de 13 volontaires. Tandis que ces derniers planchaient sur des problèmes arithmétiques, un courant dont l’intensité fluctuait de manière aléatoire est venu chatouiller leur cortex préfrontal dorsolatéral, impliqué dans les processus de calcul. En parallèle, un groupe témoin se frottait aux mêmes problèmes sans dopage électrique. Verdict : de meilleurs résultats pour les personnes stimulées, tant sur leur performance en calcul que sur leur capacité à mémoriser une équation. Même après 6 mois, les effets semblent persister au moins en partie. Mais l’innocuité du traitement n’est pas encore prouvée. Les allergiques aux maths sont donc loin d’être une espèce en voie de disparition.

En revanche, le glaucope cendré de Nouvelle Zélande est en danger. En 2004, on ne recensait plus que 400 couples de ces oiseaux connus pour leur chant rappelant la sonorité de l’orgue. Depuis plusieurs années, un programme de relocalisation existe pour déplacer une partie de la population vers d’autres réserves de l’île. Mais des écologues des universités de Waikato et de Lincoln ont montré que suite à leur déplacement, les oiseux avaient modifié leur chant. Présentés dans  Applied ecology, les résultats de l’étude montrent que le chant des individus relocalisés diverge de celui de la population source, tout en étant moins diversifié. A la manière des enfants apprenant à parler, les glaucopes apprennent à chanter en écoutant leurs  parents et leurs congénères. Les individus déplacés ont donc emporté avec eux moins d’éléments de chant, ce qui explique les différences, qui s’accroissent avec le temps. Or le chant est important dans la reconnaissance mutuelle des oiseaux, en particulier pour la reproduction. Une trop grande différence pourrait donc empêcher à terme l’accouplement entre deux glaucopes issus de réserves différentes. Ce n’est heureusement pas encore le cas, en diffusant un playback des chants d’une population à l’autre, les oiseaux étaient capables de reconnaître leurs semblables.

Le satellite Kepler, lui, a peut-être poussé le chant du cygne.  Lancé en 2009 par la NASA, le téléscope spatial est en effet tombé en panne. La faute au dysfonctionnement des gyroscopes, y compris celui de secours. Ces instruments permettent au satellite de pointer dans une direction précise de l’espace.  Cet incident sonne sans doute le glas de la mission, mais la découverte d’une nouvelle exoplanète pourrait la conclure en beauté. Pendant près de 4 ans, Kepler a chassé les planètes qui tournent autour d’une autre étoile que le soleil. Celles-ci sont trop loin pour être observées directement. Le satellite est donc à l’affût  du phénomène de transit : lorsque la planète passe devant son étoile, la quantité de lumière qui nous provient de cette dernière baisse. Cette diminution revient périodiquement à chaque révolution de la planète. Grâce aux données de Kepler, les astronomes, aidés par de simples citoyens sur le site planethunter.org , ont découvert quelques 2740 exoplanètes potentielles dont 132 ont été confirmées. Mais cette fois-ci, c’est une nouvelle méthode qui a été utilisée par une équipe d’astrophysiciens américains et israéliens. Son nom : Beer. Comprenez BEaming, Ellipsoidal and Reflection/emission modulations. Une goutte de relativité restreinte, une pointe d’effet de marée forme le cocktail de l’algorithme Beer, qui a déniché Kepler-76b, une sorte de Jupiter chaude orbitant autour d’une étoile à 2.000 années-lumière du Soleil, dans la constellation du Cygne.