Le Nobel, le boson et les journaux télévisés

François Englert et Peter Higgs. Prix Nobel de physique 2013

François Englert et Peter Higgs. Prix Nobel de physique 2013

Ce mardi 8 octobre à 11h45, on retenait son souffle dans l’attente de l’annonce du ou des lauréats du prix Nobel de physique 2013. Le suspense a duré une heure de plus, le comité ayant décidé de jouer avec nos nerfs en retardant  l’instant de vérité.  Les hypothèses ont alors fusé sur Twitter pour expliquer ce contretemps : le CERN aurait menacé de créer un trou noir avec le LHC s’il n’obtenait pas le prix, les débats du comité auraient dévié sur la véracité scientifique du film « Gravity », ou encore, lors de l’ouverture de l’enveloppe contenant le nom du vainqueur, le jury aurait trouvé le chat de Schrödinger. Mais à 12h45, le verdict tombait : Peter Higgs et François Englert étaient les nouveaux prix Nobel de Physique  pour avoir postulé l’existence du boson de Brout-Englert-Higgs.

Le boson de Higgs, vous vous rappelez ? C’était la pièce manquante qui parachève le modèle standard de la physique des particules. Celle qui explique pourquoi toutes les autres particules élémentaires ont une masse. Le CERN l’avait déniché après une traque de 40 ans , caché dans les données statistiques récoltées par le gigantesque collisionneur de Hadron (LHC) à Genève. Pour vous (ra)fraîchir la mémoire voici un bel article et une jolie animation.

Cependant, le traitement médiatique du Nobel, présenté comme le Graal du chercheur, interroge. Chaque première semaine d’octobre,  les JT font leur sujet scientifique de l’année lors de l’annonce des prix Nobel, qui sont, en quelque sorte, les « miss France de la science ». A ceci près qu’ils sont souvent âgés, majoritairement de sexe masculin, et rarement vêtus de maillot de bain. A défaut d’écharpe, les lauréats reçoivent l’auréole immatérielle que confère le statut de génies humains. Par contre, le temps de parole dans les médias généralistes est la plupart du temps aussi court pour les vedettes scientifiques que pour les égéries esthétiques. Voire plus court.  Et parfois, réduit à néant.

Ainsi, mardi 8 octobre, aucune mention du prix Nobel de physique dans le 20 heure de TF1. France 2 fait mieux avec un sujet. Premier problème : la personne qui apparaît à l’écran lorsque David Pujadas parle de Peter Higgs…n’est pas Peter Higgs : c’est Rolf Heuer, le directeur général du CERN.  Le présentateur décrit alors le boson comme « la clef de voûte de la structure de la matière » puis s’empresse d’ajouter que c’est « un peu abstrait ». Que faire pour en parler « concrètement » ? Va-t-on entendre un des prix Nobel nous expliquer ses travaux ? Non, voyons. Entendre un physicien parler, c’est la prise de tête assurée. Alors on fait parler un journaliste. Et c’est David Lefort qui s’y colle. Pour sa première intervention en direct, le voilà face à un challenge : expliquer le boson de Higgs en 30 secondes chrono. Autrement dit, mission impossible.

Pour revoir ce sujet de France 2 (désolé pour la piètre qualité audio) :

David Lefort ne démérite pas et opte pour la description de type « poupées russes ». Il part d’un objet « concret », un gobelet, qui est constitué de matière, elle-même formée de molécules, qui sont composées d’atomes. Là le journaliste ajoute «vous le savez », comme pour se faire pardonner d’aller si vite. Puis il reprend sa plongée effrénée dans l’infiniment petit : les atomes ont un noyau, fait de protons et de neutrons. Surgi alors à l’écran une petite bille présentée comme un proton. Et à l’intérieur du proton, il y a des quarks et « un nuage de gluons ». Là, on ne s’arrête plus pour dire que le spectateur le sait déjà. Surtout qu’il ne reste plus que 10 secondes. Vite l’explication : ces particules ne flotteraient pas dans le vide mais dans « la neige ». Chaque flocon de cette neige serait un boson de Higgs. Et de la même manière que les traces que vous laissez dans la neige sont des empreintes de votre existence physique, de votre masse, le boson de Higgs est le flocon qui donne à la matière sa masse donc son existence réelle. Rien que ça.

Au final, l’explication est truffée de raccourcis qui peuvent induire en erreur tout en restant abstraite.  La métaphore de la neige n’est pas mauvaise, elle a même été plusieurs fois reprise par les médias dans l’animation que j’ai mentionnée plus haut mais aussi par les physiciens comme John Ellis :

Dans le journal de France 2, cette métaphore n’est cependant pas assez explicitée pour que le profane en retire quoique ce soit. Plus dérangeant, l’explication de type « poupées russes » pousse à croire que le boson de Higgs est un minuscule morceau de matière contenu dans le noyau. Or ce n’est pas le cas. D’une part le « champ de neige » n’est pas limité au noyau mais s’étend dans tout l’univers, d’autre part, les « bosons-flocons » n’existent pas naturellement autour de nous. Il faut « faire vibrer » le champ de neige, comme on fait vibrer la surface d’un lac en jetant une pierre dedans, pour créer un boson de Higgs. Et cela demande une telle énergie qu’il a fallu construire le plus grand collisionneur de particules à l’heure actuelle : le LHC au CERN. Mais voilà, ce n’est ni court, ni concret.

A noter que France 2 avait déjà fait quasiment le même sujet lors de l’annonce par le CERN de la découverte du boson de Higgs en juillet 2012 :

Loin de moi l’idée de jeter la pierre à David Lefort, qui fait avec les contraintes de la télé. Je doute qu’on puisse faire mieux dans de telles conditions. Je rêve simplement du jour où la science, y compris la plus fondamentale, ne sera plus un sujet tabou sur le petit écran. On parlera alors de la recherche comme elle se fait, avec ses avancées mais aussi ses atermoiements, ses échecs, comme on parle de culture à longueur d’émissions. Et non simplement par le prisme déformant des prix Nobel. Je sais, j’aime les utopies « abstraites ».