Ma dose de science #6

Cette semaine : Sabotage scientifique, beauté mathématique, fromage antique et mouche mélomane

Identité d'EulerSabotage – Le monde de la recherche possède des parts sombres et révoltantes. En 2011, lorsque Magdalena Koziol, post-doctorante à l’université de Yale, constate que les poissons zèbres qu’elle utilise pour ses expériences meurent mystérieusement, elle décide de procéder avec méthode. Elle prépare un bac portant son nom et contenant des poissons zèbres, ainsi qu’un autre, identique, mais anonyme. Seuls les poissons du premier bac meurent. La chose est claire : quelqu’un sabote son travail. Des caméras installées dans le laboratoire pour l’occasion, attrapent le coupable en train de verser de l’éthanol dans le bocal. C’est un « collègue » post-doctorant de Magdalena, Polloneal Jymmiel Ocbina. Il quitte Yale après avoir avoué. Mais le calvaire de la jeune chercheuse n’est pas fini. Son chef, Antonio Giraldez, lui interdit d’ébruiter l’affaire en la menaçant de poursuites judiciaires, néglige de la citer comme co-auteur dans un article pour la revue Nature et refuse de lui fournir une lettre pour justifier son manque de résultats auprès de futurs employeurs. Aujourd’hui, Magdalena est de retour à Cambridge, où elle a effectué son doctorat, mais elle a beaucoup souffert de cette affaire. Elle poursuit donc Ocbina, mais aussi  Giraldez et l’université de Yale devant les tribunaux.

Ces cas de sabotage sont rares, mais ils sont aussi durs à prouver. Si on ne connait pas les motivations d’Ocbina, les précédents montrent que ces actes sont souvent provoqués par la pression interne au laboratoire pour obtenir des résultats. Publier ou périr, voilà le slogan pervers d’un royaume qui confond malheureusement parfois recherche et compétition. Faut-il alors s’étonner d’y trouver quelque chose de pourri ?

Une affaire dont s’est fait écho le magazine Science

Art mathématique – Beauté et équations font souvent bon ménage, beaucoup de mathématiciens vous le diront. Mais qu’en disent leurs cerveaux ? Des neuroscientifiques de l’University College de Londres ont placé 16 spécimens de fort en maths dans un appareil d’IRM fonctionnel, qui permet de visualiser en temps réel les aires cérébrales qui sont stimulées lors d’une tâche particulière. Les mathématiciens devaient regarder 60 équations et les noter sur une échelle esthétique allant de « moche » jusqu’à « superbe ». Résultat : mieux la formule est notée, plus une région précise du cortex orbito-frontal s’active. Or cette zone s’active également face à des œuvres d’art visuelles ou musicales. Pour comparer, un groupe de profane a subi le même test. Face aux équations, la réponse de leur cerveau était moins forte, signe pour les neuroscientifiques que la beauté des formules provient en partie de leur compréhension. Rien de bien fracassant donc. On peut d’ailleurs critiquer cette tendance des neurosciences à s’emparer de concepts aussi vague que la beauté pour en dire si peu de chose. Qu’est-ce que trouver une chose belle ? C’est une interaction entre des impressions sensorielles, des émotions, un processus de décision et l’éventuelle récompense qu’on attend de cette décision. Bref, tout un entrejeu qui rend difficile d’enfermer la beauté dans une unique région corticale. Néanmoins, cette étude confirme que la formule d’Euler a la cote : elle trône en tête des plus belles équations (admirez-la, c’est elle qui inaugure cet article). Quant à la plus moche de l’avis des spécialistes, c’est la série de Srinivasa Ramanujan. Je vous laisse juge :

Série de Srinivasa Ramanujan

Série de Srinivasa Ramanujan

Longue conservation – Que les amateurs de fromages se précipitent sur le dernier numéro du Journal of Archaeological Science. Les chercheurs viennent en effet de retrouver sur les corps de momies dans le désert du Taklmamakan en Chine des morceaux de fromage vieux de 3800 ans ! Si on possédait déjà des indices de fabrication depuis le 6e millénaire avant JC, il s’agit des plus anciens morceaux que les archéologues ont à se mettre sous la dent (ou sous le nez, ça devrait leur suffire). Une question reste en suspens : ces petits bouts de fromage étaient-ils des en-cas pour le défunt lors de son périple vers l’au-delà ou bien des offrandes en forme de nourritures célestes pour échapper au caprice des dieux ?

 Chant de mouche – La drosophile est mélomane. Les chercheurs connaissaient le chant que le mâle de cette espèce de mouche du vinaigre adresse à la femelle pour lui faire la cour. Le prétendant vrombit langoureusement près de sa partenaire, qui, ressentant ces vibrations jusqu’aux tréfonds de ses segments thoraciques, ne résiste pas à ce fougueux virtuose aux ailes agiles.  Mais des chercheurs de l’université de Princeton ont remarqué que le prétendant avait plus d’un morceau dans son répertoire. Le mâle prête en effet attention au comportement de la femelle pour ajuster sa mélodie. Une diversité jusque-là insoupçonnée. Poussant plus loin leurs investigations, les scientifiques ont montré que, si le mâle était muet ou la femelle malentendante, s’instaurait un dialogue de sourd qui retardait le passage à l’acte. Au risque que la rencontre ne tourne au vinaigre ?

 Ecoutez la sérénade, c’est…surprenant :